Et si elle la suivait, cette lumière au loin?

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C’était un matin comme les autres, Nicole s’apprêtait à aller à la fac, lorsque son téléphone avait sonné… « Salut c’est Castor… »… Elle cherchait encore dans sa mémoire qui ça pouvait bien être, lorsqu’il avait ajouté le  F., Castor F. ; elle avait marqué une pause… Ce nom de famille lui revenait… Il résonnait au loin dans son enfance pourtant, elle n’arrivait pas à lui coller un visage… Elle avait continué de converser un peu confuse… Ils avaient échangés quelques formalités, des politesses, puis c’était tout… Nicole n’avait pas compris l’objet de son appel. Elle s’était dite qu’il était peut-être un peu nostalgique… Castor était venu à elle et elle ne savait s’il fallait croire à sa version des faits, ou faire confiance à son instinct… D’après ses dires, il avait obtenu ses coordonnées d’un ami commun…

Quelques jours après, il l’avait de nouveau appelé. Il disait qu’il viendrait la voir à Bristol, qu’il tenait à lui offrir un cadeau… Nicole n’était pas emballée par l’idée… elle le lui avait laissé entendre. Elle avait compris qu’il ne venait pas en toute innocence… Un cadeau n’était pas anodin et n’était généralement pas proposé de but en blanc, sans raison apparente. Ceci la rendait méfiante… Pourtant, elle l’avait laissé venir. Ce n’était de toute façon pas une demande; ça n’avait pas été présenté comme telle… ça avait été posé de manière impérative.

Nicole l’avait laissé venir sans toute fois se souvenir de lui, ou du moins, de son image… Ne voulant rien laisser paraître de cet oubli, elle avait choisi de lui décrire comment elle serait habillée… C’était plus simple pour elle… il pouvait ainsi la reconnaître. Après tout, ils avaient peut-être les deux beaucoup changé…

Nicole lui avait donné rendez-vous dans un restaurant de la vieille ville … un restaurant italien au décor gothique… Il était situé au sous-sol d’un bâtiment ancien fait de pierres qui rappelait le 18ème siècle… Les pizzas étaient faites de manière artisanale dans des fours à charbon… On pouvait sentir légèrement venant de la cuisine, la fumée de braises qui rappelait l’odeur particulière du bois de chêne vieillit. C’était un espace assez vivant… un espace où se produisaient très souvent, des jeunes artistes… Chaque soir, les adeptes de ce lieu avaient droit à un univers musical différent… la plupart du temps, ce que Nicole y écoutait flattait son âme…

Castor été arrivé en même temps qu’elle ; il l’avait reconnu et l’avait appelé par son prénom. Nicole s’était retournée… elle avait vu venir vers elle un homme d’une taille moyenne à l’allure assurée à première vue… Après des salutations assez brèves, ils avaient pris l’escalier qui menait au restaurant et étaient entrés… puis, ils s’étaient installés… Castor n’était pas très expressif au début et elle non plus. Le serveur était alors venu briser ce petit moment de gêne en prenant leurs commandes respectives…

Castor voulait l’épouser… Il était venu la voir et voulait l’épouser… Il l’avait ainsi posé d’entrée de jeu… cela lui semblait clair … Nicole avait été surprise, voir perplexe… Elle n’avait pas su quoi penser… Les mariages de convenances étaient toujours d’actualité dans leur région d’origine, même dans une moindre mesure… Nicole savait sa mère adepte de ses valeurs-là. Elle avait pensée que Castor était « une brillante idée » de sa mère qui avait trouvée écho en lui… Cette idée était restée dans son esprit bien que Castor avait pris soin de la démentir… Sa mère la savait contre ces pratiques qui lui paraissaient étranges… Elle l’avait appris à ses dépends en se voyant perdre progressivement certaines relations, ceci parce que sa fille s’en était prise de manière assez virulente à leurs propositions…

Castor voulait l’épouser et  du haut de « sa grandeur », il voulait savoir un certain nombre de choses sur elle… Il voulait savoir entre autres si la cuisine était un espace qu’elle investissait aisément, quel âge elle avait et bien de questions aussi farfelues les unes que les autres. Nicole aurait pu lui répondre tout et n’importe quoi tellement la situation l’amusait… Pourtant, elle s’en était abstenue… pour toute réponse, elle s’était entendue marmonner de manière assez audible « bientôt tu voudras compter les dents dans ma bouche et vérifier si elles sont toutes blanches »… Nicole n’avait su dire sur le moment s’il avait saisi l’ironie de son propos… à le regarder, il paraissait sérieux et tout lui semblait normale dans sa démarche…

Castor était comme animée de suffisance et donnait l’impression d’avoir « une valeur ajoutée ». Il répétait entre deux phrases qu’il habitait la ville de Bath… jolie ville prospère d’Angleterre où l’indice de bonheur par habitant semblait vu de loin, plus élevé qu’ailleurs. Ça le remplissait d’égo… Il faisait bon vivre à Bath disait-il… On y vivait plus longtemps, et en bonne santé… D’après ses dires, il y avait un équilibre particulier entre l’habitat, la faune et la flore qui rendait l’air pure, bien plus qu’ailleurs… C’était une ville qui offrait par certains de ses aspects, les avantages de la campagne…

Nicole et Castor venaient d’un pays où l’égo était communément reconnu comme un indice de réussite… c’était un indicateur tacitement admis qui témoignait de la réussite sociale et/ou de l’appartenance à des classes « privilégiées »… Étonnamment, personne dans ce pays ne contestait cet indicateur… tout le monde s’en accommodait et lui trouvait même une certaine normalité, voir du charme… C’était un peu ça le contexte dans lequel, bien des années avant, les deux avaient baigné… un contexte qui pouvait flouer à bien des égards les bases d’une relation équilibrée et posait des questions quant à la façon de percevoir et de jeter de manière saine, les assises d’un attachement affectif « stable » et durable…

Les gens dans leur pays d’origine confondaient assez facilement, réussite sociale, affinité, et vertu. Ils étaient bien souvent dans le déni… Ils ne voulaient pas regarder la réalité pour ce qu’elle était. La plupart du temps, ils ne tenaient compte que du statut social, parce que ça les arrangeait. Le statut social servait alors de lunette et la nécessité d’aller en profondeur dans la connaissance de la personne qui faisait l’objet d’un quelconque désir, n’était pas toujours évidente…

Par moment, en l’écoutant parler, Nicole repensait à tout ça … puis, elle l’écoutait à nouveau de manière attentive… Castor lui avait semblé gêné pendant un moment ; elle s’était mise à observer son attitude avec beaucoup plus d’attention… Il avait comme un léger malaise… il regardait le menu en sillonnant les prix… ça lui donnait des sueurs froides… Nicole était là, partagée entre la compassion et l’envie de rire… fidèle à la personne ironique qu’elle était, elle avait souri. Elle avait eu ce sourire en coin qui pouvait vouloir dire plusieurs choses pour elle et que certains trouvaient candide, et quelques fois enjôleur…

Nicole n’avait pas commandé grande chose ; elle n’avait pas vraiment faim. Il était un peu tôt pour souper… Castor n’avait pas commandé grande chose non plus… il semblait la suivre dans ses choix… Ils s’étaient finalement contentés les deux d’un apéro et de quelques amuses gueules… Nicole ne lui posait pas beaucoup de questions, voire pas du tout… Elle le laissait parler… elle l’écoutait lui poser des questions d’une manière peu cavalière sur sa personnalité… Elle avait eu envie de lui avouer ne pas se souvenir de lui, puis s’en était abstenue… Elle avait alors tentée une toute autre approche… Nicole lui avait demandé l’air de rien de lui parler des lieux où ils s’étaient le plus croisés dans cette ville de leur enfance… Castor avait alors avoué n’avoir pas grandi chez ses parents… Nicole avait changé de mine… cette réponse l’avait mise dans l’embarras et venait confirmer la probabilité d’une rencontre arrangée…

Castor regardait beaucoup autour de lui… cela la perturbait. Il semblait fuyard et soutenait peu son regard ; pourtant, ce qu’il disait donnait l’impression que les choses lui étaient acquises… Nicole nourrissait peu la conversation… Le manque d’interaction avait écourté leur première rencontre, et Castor avait alors réglé la note. Après cela, ils étaient partis…

Castor tenait à la revoir et à passer un peu plus de temps en sa compagnie… Il n’avait pas émit le souhait d’une réponse rapide… Nicole n’avait pas non plus mis fin à cette ambition … Elle tenait à voir jusqu’où il pouvait aller dans sa démarche… La rudesse avec laquelle il avait amené son projet l’avait stupéfié ; elle avait trouvait la situation assez particulière. Pour elle, Castor sortait de tous les registres. Les hommes l’avaient jusqu’ici plus ou moins séduit, qui par leur tendresse, leur égard, leur sensibilité, leur douceur, leur charme, leur tact ; et elle se trouvait là, dans une situation presque caricaturale…

Nicole était curieuse, et sa curiosité qui avait été jusqu’ici une bénédiction, allait l’entrainer dans un tout autre univers… Elle voulait confronter les certitudes et les airs de grandeur de Castor qui ne semblait pas se demander si cette situation assez cocasse était adroite… Elle lui avait alors donné ses dispositions pour la semaine d’après et un autre rendez-vous était pris…

Nicole avait grandi dans un milieu égotique, voir condescendant, où la performance et l’envie de se situer toujours vers les sommets étaient un devoir, une responsabilité … Aussi loin qu’elle se souvenait, l’humilité n’avait pas été au programme en famille… L’humilité, elle l’avait découvert, l’avait gouté certes à la maison, mais venant du personnel… Elle était sensible à leur vie, et se demandait qui s’occupait de leurs enfants pendant qu’ils étaient là à travailler chez eux… ( à suivre)