Manon…

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Manon ou « L’envers du décor »(1ère partie)

Manon était issue d’un milieu beaucoup trop modeste. Dans son quartier, tout le monde riait de leur misère… les voisins, les jeunes, les enfants, les vieux et quelques fois même les passants qui se trouvaient au hasard d’une balade, à proximité de leur demeure. Manon avait plus de difficultés que ses sœurs à accepter cette situation. Elle avait quinze ans et leurs conditions de vie se dégradaient chaque jour davantage.

Leur maison était en carabottes et semblait vouloir s’écrouler. Quelques poteaux fixés par son père soutenaient l’inclinaison qu’elle avait depuis peu. Les planches qui leur servaient de murs n’étaient plus fiables. Certaines n’avaient pu résister aux dégâts des termites rongeuses et à des inondations successives. Elles faisaient désormais place à des ouvertures que certains trouvaient insolites et d’autres jugeaient dramatiques. On pouvait voir depuis l’extérieur, les meubles qui agrémentaient ce qui leur servait de séjour.

Le père de Manon avait remplacé par une tôle, l’une des planches intégrées au mur qui donnait à l’externe de la chambre de ses filles. Après plusieurs passages des termites, cette planche était en grande partie effritée. Il appréhendait alors de voir ses filles sortir le soir par cette issue, sans sa permission ; ou encore, de les savoir en train d’inviter à entrer à son insu, des garçons tard dans la nuit. Ses deux aînées étaient tombées enceintes, puis avaient été abandonnées par les géniteurs de leurs enfants. Depuis ce temps, Isidore, le père de Manon, redoutait de nouvelles naissances chez lui. À son désarroi, il n’avait eu que des filles, cinq filles…

Manon était la troisième et celle qui semblait avoir bien plus que les autres, la tête sur les épaules. Leur mère était partie deux années plus tôt avec son amant Julien. Il lui avait proposé de le suivre dans une aventure qu’il avait planifiée pour eux. Ils devaient ensemble, faire escale au Gabon, se faire un peu de sous et rejoindre par la suite l’Europe, l’eldorado, leur eldorado… D’après Julien, Marlyse pouvait une fois en Europe, faire venir ses enfants et leurs offrir une vie plus décente.

Marlyse, la mère de Manon était une belle femme. Les accouchements successifs n’avaient rien enlevé à son charme. Elle avait aimé son colporteur de mari. Ils s’étaient installés ensemble lorsqu’elle n’avait que 15 ans. Marlyse avait aménagé chez lui au grand dam de sa mère… elle avait placé tant d’espoirs en sa fille… La mère de Marlyse était finalement décédée de chagrin, après les cinq accouchements de celle-ci… sa fille unique qui faisait fondre les plus fortunés de la ville avait choisi son premier amour… elle avait choisi Isidore et lui avait fait cinq enfants…

Marlyse faisait un mètre soixante quinze. Elle avait un teint noir ébène, une chevelure de Peuls, des traits raffinés, une bouche pulpeuse, le ventre plat et un derrière légèrement rebondi qui n’avait cessé d’attirer les regards. Marlyse suscitait la convoitise des hommes dans son quartier, pourtant, jusqu’ici, elle était restée une épouse fidèle. Cette loyauté qu’elle témoignait à Isidore avait longtemps intrigué le voisinage. Personne n’avait compris son choix… Ceci était resté un mystère pour eux, jusqu’à ce qu’elle disparaisse pendant trois années avec son amant Julien…

Marlyse ignorait qui était son père. Sa mère ne se souvenait plus tellement de lui. La mère de Marlyse avait été danseuse de cabaret dans sa jeunesse… un soir où elle avait un peu trop bu, elle s’était amusée avec un monsieur venu du Nord du pays. Il était venu à Douala pour vendre du miel. Après ses ventes, il avait voulu s’amuser un peu avant de retourner vers les siens. Tout s’était passé dans les toilettes du cabaret; et tout ce dont la mère de Marlyse se souvenait, était qu’il était un homme grand et mince.

Marlyse tout comme sa mère appartenaient de la tribu Sawa. Elle avait épousé un homme originaire de Bamendjou; Isidore le colporteur, Isidore qui traînait quotidiennement sur ses épaules, sa marchandise et se baladait dans toute la ville de Douala pour l’écouler, exceptés les jours où il était malade.

Bien que très fatigué à ses retours, Isidore avait du mal à contenir ses pulsions sexuelles ; c’était le seul vrai plaisir qu’il pouvait encore s’offrir en ce bas monde. Il avait fait cinq filles à Marlyse avant d’accepter de faire assez d’économies, afin de l’amener à l’hôpital se faire poser un stérilet. Isidore avait enfin pris conscience de la misère dans laquelle il vivait et dans laquelle il entraînait toutes ces vies innocentes.

Il y avait deux chambres à coucher chez lui et un séjour; la chambre des filles et celle des parents. Après la naissance de ses deux petits-fils, ses filles aînées avaient investi le séjour. Elles y dormaient avec leurs fils sur des nattes installées le soir à la va-vite. À l’extérieur de leur maison, dans la cour, se trouvaient trois grosses pierres disposées dans un abri. Cet abri était construit à partir de quatre poteaux et d’un toit de tôles ; le tout faisait office de cuisine. Ces pierres étaient disposées en triangle entre lesquelles la famille entreposait des morceaux de bois ; ce qui servait de foyer sur lequel mijotait quelques fois, une marmite de nourriture.

Manon et sa famille se douchaient à dix mètres de leur maison, dans une sorte de salle d’eau, encore appelée douche. Cette douche faite de tôles était un peu isolée… ils devaient quotidiennement partager cet espace avec plusieurs autres familles. Les plus petits se douchaient en plein air dans des seaux d’eau, sans aucune intimité. L’intimité des enfants était bien banale à Bilonguè. Pour les toilettes, il fallait aller cinq cents mètres plus loin, afin de jouir des toilettes sèches qu’ils partageaient avec cinq autres familles; ce qui était un véritable privilège dans le quartier.

Il faisait chaud en permanence chez eux. La plupart du temps, Manon et ses sœurs passaient leurs journées à l’extérieur de la maison ; elles ne rentraient que pour dormir. Les enfants de ses sœurs aînées, Pépito et Lobo passaient une claire partie de leur temps à sillonner les sentiers pittoresques qui séparaient les maisons dans leur quartier, ceci, afin de trouver des copains de leur âge avec lesquels jouer. Ils avaient identifié quelques maisons où il y avait bien souvent assez à manger. Ils y rôdaient et rentraient le soir peu avant six heures, en ayant mangé un peu partout à leur faim. À leur retour, chacune des mamans donnait le bain à son fils avant de l’envoyer dormir. Pépito avait trois ans et demi, et son cousin Lobo en avait quatre.

Dans ce quartier particulier de Douala, la chaleur et les inondations rythmaient les saisons et la vie des populations, tout en forgeant leurs caractères. Pendant la saison des pluies, le quartier tout entier était inondé. Il fallait soit retourner au village quelque temps en attendant que la saison des pluies passe, soit rester à Bilonguè et dormir sur des lits spécifiquement faits pour affronter ces moments. Ces lits étaient constitués de sommiers posés sur un ensemble de briques de ciments. Ces briques qui remplaçaient les pieds de lits étaient disposées par rangés de trois, quatre, voir cinq, en dessous des sommiers. Le nombre de briques était choisi en fonction de l’importance que pouvaient prendre les inondations, ainsi que de la position des maisons par rapport à la montée possible des eaux.

C’était assez surréaliste mais, pendant les périodes des inondations, certaines familles restaient. Elles s’étaient organisées avec les commençants installés en plein centre de New Bell, un quartier très proche du leur, relativement épargné par les eaux. Ces familles laissaient un peu d’argent chez des commençants, ceci, afin de s’approvisionner en vivres pendant les périodes les plus difficiles de l’année. Chacune d’elles avait un cahier de comptes dans une boutique du coin où elle s’était engagée à verser un montant mensuel qui lui permettait par la suite, de s’approvisionner en produits de première nécessité. Ces familles investissaient dans ces cahiers de comptes en fonction de leur bourse. Certaines faisaient le choix d’engager la même démarche avec les propriétaires des « tournes dos », des sortes de restaurants ambulants, la plupart du temps installés non loin des boutiques. Ces « tourne-dos » étaient particulièrement appréciés par la populaire riveraine.

Manon n’en pouvait plus de cette chaleur immonde assez particulière de son quartier, ainsi que de l’insalubrité qui y régnait. Les maisons étaient soit en carabottes, soit en tôles. Manon et sa famille habitaient une maison en carabottes qui en principe, aurait pu les mettre à l’abri de la chaleur. Faite à base de planches, on se serait attendu à ressentir un peu plus de fraîcheur une fois à l’intérieur ; mais ce n’était pas le cas. Dans la maison d’Isidore, il n’y avait pas de plafond. La présence d’un plafond aurait permis d’isoler la toiture de tôles du reste de la maison et ainsi maintenir une certaine fraîcheur…

Au-delà de la chaleur permanente dans le quartier, l’air y était lourd et on ne pouvait dire qu’il était agréable à respirer. De plus, les moustiques leur rendaient quotidiennement visite. Les habitants de Bilonguè avaient tous fini par être immunisés contre la malaria, après des années de proximité avec ces fidèles compagnons à la fois bruyants et téméraires. (à suivre)